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Les débuts du faubourg Québec
Au milieu du 18e siècle, Montréal cesse d’être confinée par ses murailles. Si certaines activités, telles les tanneries, avaient longtemps été repoussées hors des limites de la ville, au fil des ans la croissance démographique et l’expansion du commerce rendent la ville intra-muros trop coûteuse pour nombre d’artisans et de journaliers. On voit dès lors les lotissements, les maisons et les dépendances se multiplier le long des principales artères qui conduisent des portes de la ville vers les campagnes. Coupé de la ville par les fortifications et les glacis, le faubourg Québec prend forme à l’est.
Malgré ses origines modestes, le faubourg Québec n’est pas un milieu social figé et replié sur lui-même. Au contraire. Après la conquête, sa partie ouest s’intègre à la ville fortifiée : par la construction de casernes et de divers équipements, le complexe militaire de la Porte de Québec déborde sur le faubourg. La démolition des murailles au début du 19e siècle contribue également à la redéfinition des rapports entre ville et faubourg. L’ouverture du Square Dalhousie et le rattachement de sa principale artère à l’élégante rue Notre-Dame en font l’un des lieux "les plus aristocratiques" de la cité. En 1815, on note la présence de belles résidences bourgeoises en pierre avec jardin et vue sur le fleuve.
.jpg) La fin des guerres napoléoniennes stimule l’immigration et le faubourg connaît une forte croissance démographique. En 1825, il compte 3 670 habitants soit 16, 3% de la population montréalaise; parmi les faubourgs il se classe au deuxième rang, derrière le faubourg Saint-Laurent. À cette époque, l’espace occupé se limite au secteur situé au sud du petit ruisseau Saint-Martin (aujourd’hui la rue Saint-Antoine); au-delà s’étendent les espaces verts : champs, potagers et vergers. Du Square Dalhousie jusqu’au Square Papineau, la grande rue Sainte-Marie est traversée de petites rues perpendiculaires où logent artisans et journaliers.
Malgré la diversité de ses habitants et de leurs activités, le caractère industriel du faubourg ressort déjà. En effet, la fabrication occupe 31,8% de la population active en 1825, un poids qui dépasse la moyenne de la ville ainsi que celle de l’ensemble des faubourgs. Certains secteurs s’y implantent et marquent la structure socio-professionnelle du quartier : importants contingents de charpentiers de navire, de tonneliers et de scieurs de long, de bouchers et de maçons; par contre, les métiers féminins y sont sous représentés. Outre la présence d’un chantier maritime, de brasseries, dont celle de John Molson, et d’une fonderie, la production revêt un caractère artisanal et les boutiques sont de taille modeste.
Dans les décennies subséquentes, un flot migratoire puissant transforme Montréal. La population du faubourg connaît une forte expansion entre 1825 et 1850; ses habitants sont au nombre de 10 000 en 1842 et dépassent 15 000 dix ans plus tard, ce qui correspond alors à 26% des Montréalais. Les lotissements urbains s’étendent vers le nord pour atteindre la rue Sainte-Catherine; mais à l’est de Panet, le cadre bâti dépasse à peine la rue Dorchester (aujourd’hui René-Lévesque).
Montréal s’impose comme métropole commerciale de l’Amérique du Nord britannique devant sa rivale, Québec; elle domine la vie économique du Haut-Canada. Installations portuaires, institutions bancaires, réseaux de distribution et de crédit : grâce à tous ces avantages, les relations d’échange entre la ville et ses arrières-pays s’intensifient. Les produits de plus en plus diversifiés de l’industrie locale profitent de réseaux de distribution conçus pour les importations métropolitaines. Aucun secteur, aucun quartier n’échappe au mouvement de l’industrialisation qui s’amorce.
L’expansion industrielle des quartiers Saint-Jacques et Sainte-Marie.
L’importance croissante de l’industrie dans l’économie urbaine après 1850 ne transforme pas immédiatement l’organisation de l’espace urbain ni la forme urbaine. Le nouveau noyau industriel prend forme au cœur même de la cité commerciale qui, depuis longtemps, comptait un fort contingent de maîtres-artisans. Les édifices commerciaux du centre accueillent des occupants industriels : ateliers, entrepôts, bureaux et salles de montre partagent désormais le même espace physique. Cette zone mi-commerciale, mi-industrielle s’approprie une part croissante de l’espace de la vieille ville, expulsant les résidences et les institutions avoisinantes.
Alors même que la présence des plus puissants et prospères des marchands-manufacturiers fait de la vieille ville le plus important district industriel de Montréal, les quartiers voisins sont aussi transformés en zones industrielles. Le secteur en bordure du Canal Lachine devient une véritable ruche industrielle, stimulée par l’attrait du pouvoir hydraulique et par les effets dynamisants du Grand Tronc et de ses ateliers installés à la Pointe Saint-Charles. Dans l’axe du canal Lachine, les cheminées des usines s’étendent vers l’ouest, gagnant les banlieues de Sainte-Cunégonde et de Saint-Henri.
.jpg) À la même époque, les autres quartiers affichent un visage industriel différent, avec des boutiques artisanales plus modestes, des ateliers de fond de cour, ainsi que des logements ouvriers où peinent des dizaines de travailleurs dans le cadre du "putting-out system". Tel est le cas dans l’est, où les quartiers Saint-Jacques et Sainte-Marie comptent une foule d’artisans qui travaillent à domicile pour les manufactures. La chaussure, au premier rang de l’industrie montréalaise à l’époque de la confédération, y est fortement enracinée avec plus du tiers des cordonniers montréalais.
Si certains boutiquiers accèdent au rang d’industriels et font agrandir leurs ateliers, l’arrivée de l’usine dans le quartier passe davantage par l’apparition de nouvelles industries qui exigent de vastes terrains et des espaces productifs que la vieille ville ne peut offrir. L’atelier ferroviaire et la filature de textile – fils et fille aînés de la Révolution industrielle - ont de telles exigences. On les retrouve à l’extrémité est du territoire bâti, dans le quartier Sainte-Marie, dès le début des années 1880.
La présence du Canadien Pacifique qui assure des liaisons ferroviaires à l’échelle continentale, la proximité du port, la disponibilité de terrains vagues : tous ces facteurs permettent aux quartiers de l’est de profiter des stratégies expansionnistes des industriels montréalais. De nouvelles firmes s’implantent, des anciennes investissent pour accroître leur capacité productive. Au tournant du 20e siècle, de grands couloirs industriels s’approprient une part croissante de l’espace : en bordure du fleuve jusqu’aux limites d’Hochelaga (Molson et Canadian Rubber), l’axe Delorimier-Fullum (Ateliers Delorimier, Dominion Oil Cloth, Union Card and Paper), et enfin, à l’extrémité est du quartier, le secteur longeant la voie du Canadien Pacifique (Montreal Light, Heat and Power, rotonde du Canadien Pacifique, Macdonald Tobacco). Des dizaines d’îlots industriels jonchent le quartier, alternant avec les logements ouvriers, les magasins, les bâtiments religieux et les champs. Car si la population du secteur atteint 80 000 en 1901, le territoire est toujours loin d’être complètement occupé : dans le nord est, les chiens du Montreal Hunt Club et les enfants du quartier peuvent encore trouver des espaces verts.
Avec le 20e siècle, la fonction industrielle de Saint-Jacques et de Sainte-Marie s’affirme de plus en plus : on assiste à une remarquable croissance des établissements et de la main-d’œuvre. La prospérité qui marque d’abord les premières décennies du siècle, plus les années folles, suscite des vagues d’investissements auxquelles participe le quartier : les implantations industrielles se poursuivent, plusieurs usines sont agrandies et modernisées. Aucun secteur manufacturier n’échappe à cette tendance : alimentation (Molson, David, Alphonse Raymond, Montreal Dairy, Laura Secord, Pain moderne canadien), cuir (Aird and Son, Eagle Shoes, Daignault-Rolland), textile (Knit-to-Fit), métallurgie (Hydraulic Machinerie, Canadian Bronze), tabac (Macdonald Tobacco, General Cigar), imprimerie (Imprimerie Eugène-Doucet, Consolidated Lithograph), caoutchouc (Canadian Rubber) et produits chimiques (Carter White Lead, Barsalou, Dominion Oil Cloth). À la faveur du mouvement de consolidation qui transforme l’industrie canadienne, de nombreuses entreprises du quartier s’imposent comme "leaders" de leurs secteurs respectifs (Canadian Rubber devient Canadian Consolidated Rubber); d’autres se font plutôt absorber par des concurrents ou des groupes industriels puissants (General Cigar, acquise par Imperial Tobacco). Le quartier assiste aussi à l’arrivée de succursales d’entreprises dont le contrôle réside à l’extérieur de la région métropolitaine (Laura Secord, Le pain moderne canadien).
Des activités urbaines complémentaires progressent également : ces années sont celles de l’expansion des installations portuaires, de la multiplication des voies ferroviaires et des lieux d’entreposage. Mais, paradoxalement, ce quartier industriel subit aussi les effets de l’expansion du centre-ville et du pouvoir intégrateur des transports en commun. De la même façon que la Gare et l’Hôtel Viger reçoivent les voyageurs et les touristes, les rues Saint-Denis et Sainte-Catherine accueillent les Montréalais et les banlieusards qui arrivent en ville. Commerces, restaurants, salles de spectacles, stade Delorimier : leur force d’attraction s’exerce sur tout le territoire de la métropole. C’est donc toute la richesse de la culture urbaine qui s’inscrit dans le paysage de ce quartier industriel et ouvrier.
Le Centre-Sud : croissance, restructuration et déclin industriel.
Si la Crise des années 30 marque profondément le quartier et sa population ouvrière, la plupart des entreprises résistent néanmoins à la conjoncture difficile. Elles pourront dès lors profiter de la reprise suscitée par la Deuxième Guerre mondiale. Des contrats militaires de toute sorte inondent alors le quartier : bottes et chaussures, uniformes, masques à gaz, pièces d’avion, prélarts pour les destroyers, cigarettes pour les soldats… La prospérité généralisée se répercute sur tous les secteurs d’activités, qui doivent cependant s’adapter aux exigences du rationnement et des contrôles gouvernementaux.
Le retour à la paix provoque une nouvelle vague d’expansion des infrastructures productives, avec d’importants investissements dans les bâtiments et la machinerie. Stimulée par la croissance démographique, l’interventionnisme d’État et la hausse de la consommation, cette conjoncture économique favorable s’étendra sur une trentaine d’années. Toutefois, sous le couvert de la prospérité, des transformations structurelles profondes se profilent : révolution des transports, intégration continentale, concentration du pouvoir économique, libéralisation des échanges commerciaux. Tout comme la Révolution tranquille, des vents de changement économique allaient secouer les vieux quartiers industriels de Montréal. Le Centre-Sud n’est pas épargné.
Les années qui suivent la guerre seront marquées d’un double mouvement : une conjoncture économique qui stimule les investissements industriels et l’amorce d’un mouvement de restructuration qui menace l’existence même de certains secteurs. Les industries favorisées par la croissance du marché intérieur et de la consommation pourront dans certains cas (Molson, Grovers, Alphonse Raymond, Laura Secord) prendre de l’expansion dans le Centre-Sud, à partir des équipements existants. D’autres, toutefois, parfois à cause d’exigences technologiques associées à de nouveaux produits, parfois à cause des limites physiques de leur emplacement, opteront pour le déménagement. General Cigar et David et Frère quitteront le quartier dès la fin des années 1940; Consolidated Lithograph suivra une décennie plus tard.
Les effets de la globalisation et de la restructuration économique se manifestent avec plus d’acuité après 1970: la chaussure, le textile et le vêtement arrivent plus difficilement à affronter la concurrence étrangère. Les efforts de consolidation de l’entreprise canadienne-française modifient également le destin de nombreuses firmes du quartier. Le mouvement de concentration du capital favorise certaines firmes et stimule leurs opérations dans le quartier, mais les stratégies de la grande entreprise provoquent plus souvent la consolidation des activités industrielles en d’autres lieux. Quels que soient les motifs, les résultats sont les mêmes: la main-d’œuvre industrielle fond et la liste des fermetures s’allonge.
L’affaiblissement de la fonction industrielle n’est pas la seule transformation significative récente du Centre-Sud. Le quartier subit également les effets de la restructuration du Centre-Ville et de la redéfinition de ses rapports avec la banlieue: exode de la population, déclin de l’axe commercial de la rue Sainte-Catherine, expansion du réseau autoroutier. Le Centre-Sud doit se redéfinir. Aujourd’hui, depuis l’arrivée de Radio-Canada et de l’Université du Québec à Montréal, et grâce à la floraison de petites industries culturelles, une nouvelle vocation urbaine se profile peut-être.
Joanne Burgess, historienne, Université du Québec à Montréal
Texte d’introduction à l’ouvrage « Paysages industriels en mutation », publié par l’Écomusée du fier monde, Montréal, 1997. |
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